JOURNALUne goutte d’eau dans la mer

Créateur de pièces design confectionnées à partir de matériaux de recyclage, le designer australien Brodie Neill voit son art comme un outil pour changer le monde.

JOURNAL

Une goutte d’eau dans la mer

Créateur de pièces design confectionnées à partir de matériaux de recyclage, le designer australien Brodie Neill voit son art comme un outil pour changer le monde.

« Nous sommes tous responsables et il est temps de repenser notre manière de gérer le plastique, l’environnement et les déchets. »

Chacun de nous est une petite vague sur l’océan. Chacune de nos actions peut avoir une portée infinie. C’est ce qu’on appelle l’Effet papillon. Tel était le message de la dernière installation multisensorielle du designer australien Brodie Neill présentée au festival du Design 2017 de Londres, dans le hall de l’hôtel ME signé Foster & Partners. Intitulée « A Drop in the Ocean », l’œuvre était un clin d’œil au retentissement mondial de sa « Gyro Table », inaugurée lors de la Biennale de Design de Londres l’automne précédent. Ses deux réalisations abordent la relation de l’homme avec l’océan, sensibilisant sur le danger grandissant de la pollution plastique en mer. Conçue à partir d’un demi-million de déchets plastiques, la « Gyro Table » souligne l’impact néfaste de l’homme sur la planète, notre plus précieuse ressource, et éclaire sur les solutions possibles de réutilisation de nos déchets. Mais quel rôle pouvons-nous avoir, à notre échelle ? Pour répondre à cette question, nous avons rencontré Brodie dans son studio de l’Est londonien.

Comment avez-vous eu l’idée de faire du design une arme contre ce fléau mondial ?

Le plastique qui envahit les océans est un problème majeur. Après l’avoir utilisé et jeté, il pollue notre environnement. J’ai donc décidé de m’en servir pour mes créations. Le monde dans lequel nous vivons produit et accumule des déchets en permanence, qui viennent étouffer nos plages et nos cours d’eau. Travaillant depuis pas mal de temps avec des matériaux recyclés, j’ai par exemple confectionné du feutre avec du PET recyclé et élaboré ma pièce Remix avec 44 couches de matériaux récupérés dans des parcs à ferraille… Les déchets m’inspirent. J’ai toujours aimé les transformer en objets de valeur.

Quel a été l’élément déclencheur ?

Tout a commencé à la National Gallery de Victoria, où j’ai exposé mon œuvre Remix il y a quelques années. Dans le cadre d’une conférence de design appelée Parallels, j’ai emmené quelques personnalités mondiales camper chez moi sur la minuscule île Bruny, au sud de la Tasmanie. Nous nous sommes retrouvés à 30 à travailler en union avec la nature, en discutant design, questions internationales, etc. Cette région sauvage du sud de la Tasmanie, où j’ai grandi, compte très peu d’habitants et reste particulièrement préservée. Ça m’a donc choqué de voir autant de plastique joncher ses plages : des objets familiers, comme des bouteilles, des pailles, des bouchons et des brosses à dents côtoyaient du plastique marin et des filets de pêche… Quel contraste avec les plages de sable immaculé qui peuplaient mes souvenirs d’enfance ! Cela m’a beaucoup ému de retrouver ces endroits que j’aimais tant, 20 ans après, recouverts de plastique. C’est à ce moment précis que j’ai eu le déclic : comment transformer des matériaux ordinaires en matériaux extraordinaires ? Comment utiliser ces déchets comme pierre angulaire, en faire un objet de valeur et les rendre à l’économie tout en soulageant l’environnement ?

Comment cette idée a-t-elle évolué ?

Je l’ai laissée mûrir jusqu’à ce jour où j’ai eu l’opportunité de représenter l’Australie à la Biennale de Design de Londres, en septembre 2016. Les pays participants se sont tous penchés sur la question de l’Utopie, qui était le thème du salon : que signifie-t-elle aujourd’hui ? Comment utiliser cette plateforme internationale pour répondre à des enjeux planétaires, comme le plastique qui pollue nos océans ? Plus vaste île au monde, l’Australie a naturellement mené le débat et c’est ainsi qu’a germé l’idée de la « Gyro Table ». Après des recherches approfondies, nous avons rassemblé les pièces du puzzle pour atteindre notre objectif.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est une « Gyro Table » ?

Gyro vient du mot « gyres », qui sont d’énormes tourbillons d’eau océanique formés par des courants marins. Aujourd’hui, ces courants transportent des millions de tonnes de plastiques toxiques. Mon studio a identifié que les microplastiques étaient au cœur du problème. Ils proviennent de déchets plus gros décomposés au gré des vagues et de l’exposition aux UV. Ces mini particules sont particulièrement nocives pour la vie marine : les poissons les mangent et ils finissent dans nos organismes. Nous nous sommes donc penchés sur ces microplastiques et avons décidé de les fusionner via un processus appelé terrazzo. Nous avons ensuite revisité les classiques dessus de table du 19e dans un style contemporain, nous inspirant de modèles en marbre, bois et ivoire précieux pour élaborer un composite plastique nommé terrazzo océanique, que nous avons marqueté dans un diagramme kaléidoscopique afin de représenter les lignes longitudinales et latitudinales de la Terre.

Quel est le processus de fabrication du terrazzo océanique ?

À la dérive depuis un jour ou 60 ans, ces minuscules bouts de plastique de toutes sortes, du polyéthylène au styrène, se comportent tous d’une manière différente. La datation au carbone est le seul moyen de les identifier, mais comme cette méthode reste très chère et chronophage, nous avons plutôt choisi de les combiner dans un mix de matières que nous avons ensuite redécoupé pour en faire un segment multicolore. Pour la « Gyro Table », les couleurs ont soigneusement été divisées en tons de blanc, bleu et noir puis assemblées à la main en une mosaïque.

Qui avez-vous appelé en renfort ?

Pour le processus de recherche, nous avons collaboré avec l’Université de Tasmanie, qui, de par son emplacement à l’extrémité du Pacifique sud et à proximité de l’Antarctique, dispose d’un vaste département de biologie marine. Nous avons travaillé avec des scientifiques et des chercheurs qui nous ont mis en relation avec des pontes mondiaux dans le domaine. Grâce aux réseaux sociaux, les gens ont commencé à ramasser, prélever et nous envoyer des microplastiques des quatre coins de la planète : des océanographes, biologistes marins, nettoyeurs de plage ou promeneurs de chiens, tout le monde s’y est mis. Une sacrée aventure ! Nous avons nettoyé et traité le plastique, puis l’avons assemblé pour créer la « Gyro Table ». Le résultat était fabuleux… une pièce à la fois poignante et provocatrice de la Biennale.

A-t-elle eu l’impact espéré ?

L’œuvre a suscité beaucoup d’engagement et d’intérêt, et une couverture médiatique mondiale avec des reportages du NYT ou de BBC Worldwide. Les gens sont sidérés par l’ampleur et la taille de la « Gyro Table », subjugués par l’incroyable motif que crée cette combinaison de petits fragments… mais si vous tombiez nez à nez sur eux sur la plage, vous les trouveriez franchement dégoutants. C’est inacceptable d’en être arrivé là et nous devons absolument faire quelque chose pour que cela change. Cette réalisation a eu une telle portée que nous l’avons déclinée en appliquant des procédés moins complexes, qui nous permettent de concevoir des meubles utilisant les plastiques des océans, à partir du même moule.

Pensez-vous que cela puisse influencer le comportement général ?

Nous voulons montrer la variété et la valeur des plastiques qui existent, surtout ceux à usage unique. Il faut absolument inverser la tendance, tout en prenant conscience de l’ampleur des dégâts. Peu de plages sur terre ne sont pas touchées par ce phénomène. Et la gestion des matières semble être la clé. Les pays en développement adoptent le plastique à une vitesse fulgurante ; j’étais récemment dans un supermarché en Thaïlande et ai été complètement sidéré par les solutions d’emballage proposées. Le plastique était partout et, sans centre de recyclage, programme d’éducation ou infrastructures pour enlever et traiter les déchets, il y a des chances qu’il finisse par polluer l’environnement. Le monde entier est concerné. Nous trouvons beaucoup de « larmes de sirène », ces granulés plastiques d’origine industrielle. C’est vraiment décourageant, car, contrairement à une bouteille ou une fourchette qui ont servi à quelque chose, les « larmes de sirène » sont des pastilles de plastique lavées au jet d’eau sur les sols des usines et qui terminent dans les estuaires des rivières, puis dans les océans et que nous finissons par ingérer. Nous en recevons des millions. Vous voyez ces minuscules stylos à bille que l’on trouve dans les banques ou les PMU ? Les gens les prennent distraitement puis les jettent dans la rue, et ils se retrouvent dans les eaux usées puis sur les plages de Cornouailles qui en sont couvertes…

Quelle est la solution alors ?

Nous devons modifier notre comportement face au plastique et comprendre que chaque bouteille, chaque emballage doit être recyclé ou jeté convenablement. Nous sommes tous responsables de nos déchets. Chaque petite action compte, comme ne plus utiliser de fourchettes ou de pailles en plastique, ou recycler scrupuleusement, mais il faut surtout que les municipalités s’impliquent. Nous devons ensuite nous pencher sur le passage à une économie circulaire fermée concernant le plastique. Les problématiques sont nombreuses : faire évoluer la législation, encourager le recyclage avec des récompenses, le faciliter, etc.

Le design peut-il contribuer à une plus grande prise de conscience ?

Je ne pense pas que cela soit la solution miracle, mais, en effet, si nous pouvons modifier la perception du plastique et prouver qu’il n’a pas sa place dans l’environnement, nous faisons déjà un grand pas en avant. Pour l’instant, peu de designers et d’artistes se sentent concernés, mais espérons que ça change ! Je l’ai déjà dit, ma contribution est minime, mais les retombées peuvent être significatives. C’est bien de sensibiliser le public, mais j’aimerais avoir plus d’impact. Avec mon équipe, nous sommes en train de réfléchir sur la question.

Pouvez-vous nous parler de votre toute dernière installation, au Festival de Design de Londres?

Un tout autre style de création, mêlant multimédia, nature et technologie : une image projetée sur 4 écrans à l’intérieur d’un atrium moderne. En bas se trouvait un bassin conçu à partir de plastiques des océans dans lequel tombait, toutes les 4,2 secondes, une goutte d’eau du plafond de cet immense atrium de 10 étages, provoquant des ondulations à la surface qui étaient ensuite projetées comme une vague déferlant sur les murs. Le tout créait un espace très apaisant, propice à la méditation et à la réflexion. « Quel est l’effet d’une goutte d’eau dans la mer ? Comment puis-je avoir un impact ? » Le demi-million de fragments utilisés pour concevoir la « Gyro Table » n’est qu’une goutte dans la mer par rapport aux 5,25 mille milliards de particules qui étouffent les océans aujourd’hui.

Comment la situation aura-t-elle selon vous évolué dans 100 ans et quelles sont les étapes clés d’ici là ?

Je pense malheureusement que les choses vont empirer avant de s’améliorer… probablement, comme je l’ai déjà dit, à cause de la consommation en masse de plastique dans les pays à forte croissance qui n’ont pas les infrastructures pour les traiter. Avec un peu de chance, nous réaliserons à un moment donné que cela ne peut plus durer et retournerons à une approche plus en harmonie avec la nature, comme la permaculture par exemple. Il ne faut pas se leurrer, nous ne serons jamais parfaits ! Il y aura toujours des avions et des aliments exotiques importés, mais, si nous produisons intelligemment, réutilisons et transformons davantage, nous pouvons vivre en circuit fermé.

Né dans les contrées sauvages de Tasmanie et intimement lié à la nature, pourquoi avez-vous choisi Londres ?

Après un Master à la Rhode Island School of Design aux États-Unis, je voulais me rapprocher du cœur de l’industrie du design et donc de l’Europe ! Londres est apparu comme une évidence, en plus d’être une réelle source d’inspiration. À l’époque, ça semblait la ville idéale et ça l’est toujours aujourd’hui : un lieu fantastique de connexions et de dialogue.