JOURNALEntrepreneurs de talent, 2è volet : Thiago Bernardes

Dans cette série en trois épisodes, nous faisons la connaissance de trois entrepreneurs de talent qui font parler d’eux dans les secteurs de l’architecture, du design et de l’hôtellerie. Au Brésil, à Barcelone ou à Lisbonne, chacun a su briller dans son domaine en s’appliquant à façonner l’avenir de son pays pour les décennies à venir.

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Entrepreneurs de talent, 2è volet : Thiago Bernardes

Dans cette série en trois épisodes, nous faisons la connaissance de trois entrepreneurs de talent qui font parler d’eux dans les secteurs de l’architecture, du design et de l’hôtellerie. Au Brésil, à Barcelone ou à Lisbonne, chacun a su briller dans son domaine en s’appliquant à façonner l’avenir de son pays pour les décennies à venir.

L’architecte brésilien Thiago Bernardes

Nichée dans une rue paisible de Rio de Janeiro, à deux pas d’un des jardins botaniques les plus emblématiques au monde, une belle demeure coloniale se dresse à l’ombre des palmiers impériaux centenaires. Le vendredi après-midi, les murs dansent au son de morceaux de Bossa Nova. Vous voilà transporté dans une typique ambiance bohème chic tropicale, cette tendance design qui semble innée au Brésil et que les autres pays cherchent désespérément à imiter. Non, vous n’êtes pas chez un particulier, mais bien dans le studio d’un des architectes contemporains brésiliens les plus renommés de sa génération, Thiago Bernardes. Laissons un instant de côté les tensions économiques et sociales du pays. En termes d’architecture et de design, le Brésil s’impose sans conteste sur la scène internationale et Bernardes en est l’incarnation suprême. Fils et petit-fils de deux architectes stars, Sergio et Claudio Bernardes, Thiago a su s’ériger comme leur digne héritier avec sa magistrale rénovation du Musée d’art moderne (MAR) de la ville, un projet simple et évocateur qui surprend par son approche avant-gardiste. Construit en collaboration avec l’ancien associé de son père, Paulo Jacobsen, le MAR s’est rapidement transformé en symbole mondial de la redynamisation de la zone portuaire du centre-ville, portée par les Jeux Olympiques d’Été en 2016. Alors que le Brésil doit faire face à de nouvelles crises économiques et sociales, Thiago se livre sur le poids de son héritage familial, l’architecture durable et le rôle de l’architecture dans notre vie.

Né au sein d’une famille d’architectes de renom, avez-vous déjà envisagé de faire autre chose ?

J’ai dû dire un jour que je voulais devenir biologiste marin… mais, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai baigné dans l’architecture. J’ai regardé mon père et mon grand-père analyser la terre et la manière dont elle cohabite avec l’homme. Quand j’y repense, je n’ai pas trop eu le choix, je crois… C’était écrit ! Pour être honnête, j’ai essayé d’y échapper, principalement car j’avais peur de vivre dans l’ombre de ma famille. Beaucoup de personnes imaginent que mes prédécesseurs m’ont ouvert beaucoup de portes… mais en fait c’était ça le plus dur : se trouver soi-même et se démarquer d’eux, se faire un nom malgré eux.

Alors, comment y êtes-vous parvenu?

J’ai commencé très jeune, à 17 ans, et ai monté mon agence deux ans plus tard. Au lieu de saisir toutes les opportunités qui s’offraient à moi grâce à eux, je faisais tout pour les éviter afin de suivre mon propre chemin.

Que vous ont-ils appris?

Ils étaient très différents l’un de l’autre. Mon grand-père était bien plus qu’un architecte. Pour lui, son métier était une manière d’agir face aux crises politiques, sociales et environnementales du Brésil de l’époque. Ses projets lui donnaient une plateforme et une voix pour se faire entendre. En comparaison, mon père exerçait dans les années 80 et 90, des décennies éprouvantes pour le Brésil. Son travail se concentrait donc à l’intérieur du pays. Après sa mort, les progrès en termes de communication ont soudainement propulsé de nouveau l’architecture brésilienne sur la scène internationale. J’ai beaucoup appris d’eux, chacun ayant une manière unique de voir le monde. Pour eux, leur métier pouvait rendre les hommes plus heureux, améliorer leur vie et les connecter aux autres. Inciter les gens à s’ouvrir. Je partage leur vision de l’architecture : une affaire d’esthétisme, bien sûr, mais qui se doit d’être fonctionnelle, rationnelle et venir de l’intérieur.

Le Brésil fait actuellement face à une crise économique et politique. Pensez-vous, comme votre grand-père, que l’architecture ait un rôle à jouer? Et qu’elle ait le pouvoir de changer le monde?

Seul, je n’en suis pas capable. Cela dit, je crois qu’elle a le potentiel de faire bouger les choses, car elle permet aux gens de réimaginer une manière de vivre ensemble, en harmonie. Mais pour s’inscrire dans la durée, un soutien politique et économique est nécessaire. Mon grand-père l’a appris à ses dépens : il a tenté d’utiliser l’architecture pour transformer la société, mais, après avoir échoué, il l’a mise de côté et s’est engagé en politique.

Quels sont les projets qui vous inspirent le plus actuellement?

Nous jonglons entre différents chantiers, publics ou particuliers, et c’est ce qui nous permet de tenir le coup. Mais ce qui concentre toute mon énergie, ce qui m’inspire le plus, c’est la mini-ville que je développe à l’extérieur de Paraty, un ancien village de pêcheurs sur la côte entre Rio de Janeiro et São Paulo. Ce n’est qu’à l’état de projet pour le moment, mais cela représente la vie au Brésil telle que je la perçois à l’avenir. Les gens habitent les uns sur les autres dans des métropoles comme Rio et São Paulo… ce n’est plus vivable pour eux ! Avec cette « mini-ciudade » (mini-ville), je veux leur montrer une nouvelle manière de vivre en communauté tout en se connectant à la terre. Une façon d’échapper aux excès de la consommation de notre société moderne. Je travaille avec tout un panel d’experts, me penchant sur des sujets variés comme l’éducation ou la gestion des déchets. L’injustice sociale est grande au Brésil alors que notre territoire est immense ; cela semble aujourd’hui archaïque que la terre soit divisée en vastes domaines privés : nous devons l’utiliser différemment ! Je ne peux malheureusement pas tout faire tout seul, je ne suis qu’une simple pièce du puzzle. Paraty est une première étape, mais en réalité, si c’est un succès, elle est duplicable à l’infini, n’importe où dans la campagne brésilienne.

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Votre patte architecturale, et notamment l’intégration de vos projets avec la nature, est connue dans le monde entier. Associez-vous votre travail à un genre particulier?

Chaque chantier a une âme propre et est autonome. Je n’applique jamais un concept ou un style donné, mais m’efforce de l’accorder avec la terre qui l’accueille. J’adore travailler ainsi ! Au début d’une nouvelle mission, je n’arrive pas à dormir : je pense à tous les matériaux, styles et technologies qui pourraient convenir. J’évite par-dessus tout de suivre les modes et les tendances, qui sont souvent éphémères et desservent l’architecture. Je cherche surtout à identifier comment la technologie peut minimiser l’impact sur la nature.

Votre manière de travailler est-elle particulièrement écologique? Quelles sont les pratiques durables les plus innovantes que vous recommanderiez d’adopter?

Pour des logements durables ou écologiques, les matériaux sont importants bien sûr, mais c’est surtout une construction intelligente qui fera la différence. Il est essentiel d’intégrer l’architecture à son environnement et non l’inverse ; par exemple, en positionnant les fenêtres et les murs pour créer une isolation naturelle et éviter ainsi de devoir installer l’air conditionné. En ce moment, je m’intéresse aux solutions impactant le moins possible la terre. Nous examinons ainsi de nouvelles techniques de construction sèche, en effectuant de nombreuses étapes hors site afin de réduire au maximum l’empreinte environnementale. Lors de la conception d’un projet, nous évaluons les dimensions artistiques et conceptuelles, mais pensons aussi aux artisans qui vont travailler dessus et à la manière de le construire. En tant qu’architectes, il en va de notre responsabilité.

Pouvez-vous nous parler de MAR?

Un magnifique projet qui a présenté bien des défis : comment transformer deux bâtiments délabrés, de styles si différents, en un seul musée ? Notre fil conducteur : le flux des visiteurs. Nous voulions que leur parcours débute au dernier étage : qu’en sortant de l’ascenseur, ils voient le Morro de Conceicão, la colline où Rio est fondée à l’origine. Nous avons commencé par concevoir le toit de la terrasse reliant les deux bâtiments de manière plate, mais le résultat était horrible, on aurait dit un arrêt de bus ! Puis le plastique a fondu et s’est courbé : c’était la pièce manquante du puzzle, l’essence même du musée.

Vous travaillez beaucoup avec des particuliers. Comment décririez-vous votre processus de création?

Je dirais très silencieux et introspectif. J’examine le terrain et me renseigne sur son passé, son histoire, ce dont il a besoin, ce qu’il demande. J’étudie la direction du vent et l’ensoleillement. J’y pense sans arrêt, cela m’empêche même de dormir… puis le projet prend forme. J’écoute la terre et trouve le bon équilibre entre ses besoins et ceux du client. Plus l’emplacement soulève des défis et des problèmes, plus le chantier s’avère palpitant ! D’ailleurs, toute chose devrait être conçue ainsi. Je serais complètement perdu devant un terrain plat ne présentant aucun challenge environnemental ! Des clients viennent me voir et me demandent de reproduire pour eux une de mes réalisations… mais je leur réponds que ça ne marche pas comme ça ! Chaque projet doit avoir du sens. Je dois sans cesse évoluer, adapter le design et les matériaux à chaque cas, afin de rester dans une logique de création de valeur.

Votre plus grande source d’inspiration?

Les défis de la terre et le désir d’une architecture apaisante. C’est l’héritage que je voudrais laisser : des projets qui apaisent profondément. Je souhaite que mon agence stimule la pensée créatrice. Je ne travaille pas seul, mais avec une incroyable équipe de talent : chaque collaborateur a son propre caractère et un ego plus ou moins développé. C’est à moi de jongler avec ces personnalités et de choisir ce qui est le mieux pour la collectivité. J’aime m’entourer de gens sincères, humains, transparents et francs. Je crois en l’énergie des choses, aux flux de cette énergie et aux émotions. Nos créations sont le fruit du dynamisme de notre équipe dans son ensemble, et nos clients le ressentent, même s’ils ne peuvent le voir. Je ne suis rien de plus que mes collaborateurs architectes, et n’aspire à rien d’autre.