LISBONNEEntrepreneurs de talent, 1er volet : José António Uva

Dans cette série en trois épisodes, nous faisons la connaissance de trois entrepreneurs de talent qui font parler d’eux dans les secteurs de l’architecture, du design et de l’hôtellerie. Au Brésil, à Barcelone ou à Lisbonne, chacun a su briller dans son domaine en s’appliquant à façonner l’avenir de son pays pour les décennies à venir.

LISBONNE

Entrepreneurs de talent, 1er volet : José António Uva

Dans cette série en trois épisodes, nous faisons la connaissance de trois entrepreneurs de talent qui font parler d’eux dans les secteurs de l’architecture, du design et de l’hôtellerie. Au Brésil, à Barcelone ou à Lisbonne, chacun a su briller dans son domaine en s’appliquant à façonner l’avenir de son pays pour les décennies à venir.

José António Uva: Promoteur et Entrepreneur dans l’hôtellerie

Au deuxième étage d’un élégant édifice colonial au cœur de la Baixa, quartier central de Lisbonne, le bureau de José António Uva se compose d’une série de pièces baignées de lumière, où architectes, ingénieurs et designers examinent des plans. « Nous avons emménagé l’année dernière », explique-t-il, en me guidant sur un rooftop surplombant les célèbres rues quadrillées de la Baixa. Vu d’en haut, le centre-ville en effervescence change de perspective. Reconstruit après le tremblement de terre qui secoue la ville en 1755, le quartier est un des premiers exemples d’urbanisme au monde. Sa structure élégante et uniforme ordonne les échanges animés. Mais toute l’approche de José António Uva consiste à réimaginer son pays natal avec un œil innovant.

Diplômé d’un MBA de l’ESCP, il commence sa carrière dans une banque d’investissement à Londres. Et pourtant, Uva est un rêveur, avec son regard doux et son sourire contagieux qui révèle son côté bohème. Ces réflexions l’inspirent à rentrer dans son pays natal il y a 17 ans, faisant une croix sur une carrière toute tracée en entreprise pour réaliser son rêve de restaurer les 780 hectares de la propriété familiale, laissés à l’abandon en plein centre de l’Alentejo. Un vrai projet passion, fruit de 14 années de minutieux travaux : São Lourenço do Barrocal a ouvert ses portes en 2016, sans grande pompe. De fidèles fans en ont depuis fait l’éloge, dont l’éditeur et gardien du style de Monocle, Tyler Brûlé, qui l’a élu meilleur Hôtel Spa du magazine. Véritable vitrine de la vie rurale au Portugal, l’hôtel combine des produits cultivés dans le jardin bio, une nature intacte et une ambiance décontractée. Toutefois, en se projetant un peu, on comprend que la vision d’Uva sur le patrimoine de son pays éclaire sur la manière dont le Portugal (et le monde entier) peut surfer sur la vague du tourisme de masse qui menace d’engloutir sa charmante capitale.

Quelle est l’histoire de São Lorenço do Barrocal ?

Dans les années 1820, un de mes ancêtres acquiert une propriété dans l’Alentejo, le grenier du pays grâce à ses richesses agricoles. Alors que la région représente plus d’un tiers du Portugal, seulement 5 % de la population y vit et, jusqu’au 19ème siècle, les terres étaient essentiellement royales. Puis, des parcelles ont commencé à être vendues à des fermiers pour produire du vin, du liège, de l’huile d’olive et des céréales. À l’origine, les 9 000 hectares de São Lorenço do Barrocal entouraient le hameau de Monserrat en haut de la colline : un ravissant village médiéval avec un château et une vue imprenable. La propriété est restée privée pendant 8 générations. Puis, en 1975, elle est nationalisée par le gouvernement au pouvoir après la révolution, qui met la main sur les secteurs bancaire et agricole. Des squatteurs investissent rapidement les lieux, mes parents partent vivre au Brésil et, pendant dix ans, nous n’avons rien pu faire… quand nous avons enfin récupéré la ferme, dans le milieu des années 80, elle était à l’abandon et personne ne voulait la reprendre. Je rêvais depuis longtemps de tout rénover et de cultiver des produits bio, mais je dois avouer que c’était un peu effrayant ! 8 000 mètres carrés de bâtiments bicentenaires, sans toiture, où les chats et les pigeons avaient élu domicile… En 2002, j’emménage dans un petit cottage et commence à me renseigner sur la terre, discutant avec des géologues et des biologistes afin de dresser ensemble un plan d’action. Un hôtel avait bien plus de sens qu’une ferme, tant que nous pouvions l’intégrer dans la vie agricole et conserver une relation étroite avec la terre. Naïvement, je pensais que ça me prendrait 3 ans. J’ai mis 14 ans : j’ai débuté à 26 ans et ai enfin pu ouvrir l’année de mes 40 ans. Le parcours a été sinueux et j’ai parfois réellement douté de la réussite du projet. Nous avons réalisé une grande partie des travaux nous-mêmes, avec beaucoup de patience et d’amour. Nous voulions maintenir au maximum le caractère d’origine des bâtiments. Nous avons ainsi mis trois ans à réunir les 400 000 tuiles rouges cuites au feu de bois d’époque dans les villages avoisinants pour refaire la toiture. Le résultat est le fruit d’une collaboration entre l’architecte Eduardo Souto de Moura, récompensé par le Prix Pritzker, et l’agence de design de ma femme Ana Anahory, Anahory Almeida. Nous voulions donner un nouveau souffle aux édifices d’origine, en convertissant l’ancienne étable en restaurant et le pressoir à huile d’olive en bar. Nous avons beaucoup tâtonné pour trouver ce qui fonctionnait et permettait de faire vivre chaque espace sans totalement le transformer ou, pire, le parodier. Nous ne pouvions en faire un lieu superficiel, sans caractère, mais devions au contraire tout faire pour conserver son âme d’antan. Nous voulions concilier le confort d’un hôtel 5 étoiles avec une fonction agricole… et de nombreuses questions se sont soulevées. Comment y sommes-nous parvenus ? Au cas par cas… j’ai bien peur qu’il n’y ait pas de formule toute faite ! On avance fenêtre après fenêtre, toit après toit.

Et aujourd’hui ?

Nous avons enfin ouvert ! Entre la ferme et l’hôtel, plus de 70 employés travaillent sur le domaine. Nous comptons 57 chambres au talon, un restaurant et un spa avec un partenariat séduisant avec Susanne Kauffmann, qui développe une marque de soin dans les Alpes autrichiennes à base de produits bio. Tous les ingrédients de notre restaurant « de la ferme à la table » sont bio et tout ce que nous ne produisons pas nous-mêmes est sélectionné pour son origine : des tomates aux oignons, chaque petit détail a son histoire, sa raison d’être… rien n’est laissé au hasard ! Pour les activités, nous proposons de la randonnée, de l’équitation et un accès au lac, un des plus grands réservoirs d’Europe. Nous nous situons à deux heures de Lisbonne et à seulement dix kilomètres de la frontière espagnole.

La région s’est-elle transformée au cours de l’avancement du projet ?

Une des évolutions les plus intéressantes que j’ai pu constater ces 15 dernières années est le passage d’une exploitation de masse des champs de céréales, vignobles et oliveraies, à la permaculture avec des domaines plus petits, où les gens sont très soucieux de leur impact sur l’environnement et préfèrent la qualité à la quantité. Nous ne voulons plus des marchandises, mais des produits plus personnels, locaux, comme pour l’huile ou le vin par exemple. C’est un changement radical : beaucoup de boutiques à Lisbonne adoptent une approche plus écologique. Nous pouvons remercier Catarina Portas, qui a ouvert le magasin A Vida Portugesa, et a été une des premières à redorer l’image des produits portugais à l’international. Pour la première fois depuis longtemps, la culture portugaise est mise à l’honneur et en avant. De nombreuses personnes quittent ainsi un emploi traditionnel pour se rapprocher de la nature et célébrer leur patrimoine. Quel bonheur de voir ce nouvel afflux et ce regain d’intérêt pour notre pays ! Mais évitons les comparaisons… L’Alentejo n’est pas la nouvelle Toscane ! Notre job est de révéler l’identité et l’âme de chaque lieu. L’époque est particulièrement exaltante : nous n’avons plus peur de parler de nos traditions et de notre histoire. Dans notre rue, nous sommes passés en infériorité numérique : les étrangers sont plus nombreux que les locaux, mais nous en sommes ravis ! Certains d’entre eux contribuent d’ailleurs activement à la communauté, comme Elizabeth et Geoffrey Moreno qui viennent d’ouvrir la Red Bridge School. Nos deux enfants y sont inscrits ! Ce genre d’initiative fait toute la différence en termes d’intégration internationale.

Quel est l’impact de São Lourenço do Barrocal sur la communauté locale et l’immobilier dans la région ?

Notre projet a eu en effet un impact, et pas seulement auprès des locaux. C’est passionnant de voir le type d’étrangers qui viennent emménager ici… comme cet architecte de Bâle qui a construit sa maison ou cette graphiste de NYC qui a vendu son appartement du Meatpacking District pour s’installer ici ! Considéré comme perdu et isolé pour certains, l’endroit se mue en communauté unique, à part. Je n’ai pour l’instant pas vu d’impact significatif sur les prix de l’immobilier et des terrains comme à Lisbonne. Nous nous trouvons également sur la même latitude que Comporta, la station balnéaire dont tout le monde parle, mais attention le buzz peut retomber… Aussi vaste que la Belgique, l’Alentejo jouit d’une riche culture artisanale, gastronomique et architecturale, mais reste encore très méconnue. Nous nous projetons donc plus sur le long terme. L’essentiel est d’être toujours fiers de nos terres dans 50 ans et que l’urbanisme, le tourisme de masse et un affreux développement immobilier ne les ont pas dénaturées comme dans certains coins de l’Algarve. Nous proposons également des maisons de campagne pour ceux qui cherchent vraiment à s’enraciner et à créer leur propre histoire à São Lourenço. Avoir un pied-à-terre est important : mes plus belles amitiés se sont ainsi forgées en revenant chaque été au même endroit. Nous ne voyons plus l’intérêt de garder cette propriété familiale pour nous, nous souhaitons l’ouvrir et la partager.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Êtes-vous déjà allé à Sea Ranch ? Située à environ 150 kilomètres au nord de San Francisco, cette magnifique plage est aménagée dans les années 50 par de grands architectes du coin, Charles Moore et Richard Whitaker. Ils ont posé les premières pierres d’un lieu respecté où la nature et l’agriculture sont encore une priorité aujourd’hui. Un tel endroit est rarissime : la zone s’est colonisée sans nuire à l’artisanat local et à l’environnement. Un bel exemple pour nous !

Que pensez-vous du nouveau boom immobilier à Lisbonne ?

La construction du terminal croisière devant l’Alfama, une des plus anciennes et jolies collines de la ville, est une initiative désastreuse pour Lisbonne… et complètement aberrante à mon sens. La municipalité ne semble pas comprendre l’impact négatif du tourisme de masse. Comment évoluer vers un tourisme durable ? Les pousse-pousse devraient être ultra contrôlés, et il devrait y avoir beaucoup plus de rues piétonnes et de pistes cyclables. Je ne vois pas l’intérêt d’avoir un moyen de transport dédié aux touristes : pourquoi ne pas utiliser le système de transport de la ville  ? Concernant les hôtels, auberges de jeunesse et Airbnb, il faudrait fixer des limites comme à Barcelone. Quant aux initiatives dans la campagne et sur la côte, elles devraient être liées à une activité productive afin de créer de la valeur pour la communauté. Ainsi, si vous rénovez une ferme, gardez sa fonction agricole, et si vous ouvrez un hôtel de plage, nettoyez le littoral par exemple. Des projets comme la Green School, l’école écologique de Bali, peuvent avoir un impact énorme, mais doivent être réellement ancrés dans la société, prenant en compte ses besoins et ses réalités. Il ne s’agit pas d’importer des concepts étrangers, mais plutôt de réfléchir à ce qui a du sens et contribue à la communauté locale. Les pousse-pousse sont faits pour l’Inde ou la Thaïlande, mais non pour le Portugal ! Chaque choix que nous faisons, sur notre manière de vivre, ce que nous consommons et dans quoi nous investissons, apporte sa petite pierre à l’édifice global.

Diriez-vous que la conservation de patrimoine est tout un art ?

Non, je dirais plutôt que c’est une bataille permanente contre les règles et les lois absurdes. Si vous voulez électrifier une route, la loi veut que vous installiez un certain nombre de lux, comme si vous éclairiez une piste d’Orly ! Les problèmes surgissent quand les règlements sont appliqués bêtement, comme par exemple tous ces pylônes électriques qui ont envahi Comporta. Nous devons nous battre pour nos convictions ! Il est bien plus fastidieux de conserver que de détruire. Il faut rejeter les idées initiales et apprendre comment dire non pour trouver la solution parfaite. Nous sommes une équipe d’architectes et d’urbanistes, pas de simples prestataires. Pour chaque projet, nous devons nous impliquer afin d’influencer notre création et son impact. À São Lourenço, nous avons débauché 4 employés du Four Seasons qui sont venus avec un impressionnant bagage de procédures, mais qui n’ont pas forcément du sens chez nous. Même si les clients d’un hôtel 5* s’attendent à avoir des pains au chocolat au petit-déjeuner ou des pizzas pour les enfants, nous ne les mettrons pas au menu, car cela ne rime à rien… il vaut mieux proposer de la confiture citrouille maison et des padinha. Pas besoin non plus de créer une ambiance romantique et d’imaginer une histoire autour de notre marque comme le font des hôtels comme Soho House. Nous sommes déjà riches d’un héritage d’exception et d’une véritable malle aux trésors qui raconte notre passé. Un lieu authentique, non créé de toute pièce pour le bonheur des clients !